Rencontre entre l'empereur d'Allemagne, Guillaume II,
et l'abbesse de Maredret, Madame Cécile de Hemptinne,
le vendredi 23 juin 1916

Le récit de la rencontre entre l'empereur d'Allemagne, Guillaume II, et l'abbesse de l'abbaye des Saints Jean et Scholastique de Maredret, Madame Cécile de Hemptinne, le 23 juin 1916, est resté inédit jusqu'à ce que j'en découvre le 27/09/2013 sa transcription dactylographiée dans les archives de l'abbaye (armoire 1, boîte étiquetée "Fardes annuelles" I, chemise 1916).
 


 

Ce récit a été lu publiquement pour la première fois au Musée en Piconrue (Bastogne) le 18/10/2013 lors du vernissage de l'exposition et de la présentation du livre 1914-1918 - Le Dieu de la guerre - Religion et patriotisme en Luxembourg belge : j'ai prêté ma voix à celle de Guillaume II et mon épouse, Anne Mali, a prêté sa voix à celle de Madame Cécile de Hemptinne.

Outre la publication intégrale du récit dactylographié en provenance des archives de l'abbaye de Maredret (voir ci-dessous), cette section propose une analyse critique historique [fichier ACROBAT de 3 Mo].

Cette analyse critique historique a été rédigée sous forme d'un article en cinq parties publié dans le périodique trimestriel du Musée en Piconrue (Bastogne) (Belgique) - Ethnologie, Légendes, Art religieux et Croyances populaires en Ardenne et Luxembourg :

Le lot de ces cinq numéros peut être acquis au pris de 10 EUR (au lieu de 20 EUR) + 3,50 EUR de frais de port en effectuant un virement au compte IBAN BE24 0682 0073 7382 du Musée en Piconrue, Place en Piconrue  2 à 6600  BASTOGNE, avec la communication Lot de 5 numéros article Guillaume II.

Yves Van Cranenbroeck,
webmestre du site internet www.19141918.maredret.be.

18/10/2013 et 23/06/2015
 

"Le passé, notamment le passé lointain, ne peut se comprendre
- et encore moins se juger - par rapport aux sensibilités,
aux valeurs et aux certitudes du temps présent."

Michel Pastoureau

in Pastoureau, Michel (2011) - Bestiaire du Moyen Age. Editions du Seuil (Paris) (France). ISBN 978-2-02-102286-5. 244 Pages. Citation extraite de la page 52.


Le récit manuscrit original

Archives de l'Archevêché Malines-Bruxelles
Fonds Cardinal Mercier
XIII, 133/4

 

 

       

       

       

       

       

       

       

       

       

       

       

       
 


Le récit dactylographié

Archives de l'abbaye de Maredret
armoire 1, boîte étiquetée "Fardes annuelles" I, chemise 1916

Le document se présente sous forme de neuf folios dactylographiés (les trois premiers folios numérotés dans le coin supérieur droit de 1 à 3 et les six derniers numérotés au milieu du haut de la page de 1 à 6 ; pour plus de clarté, les neuf folios ont été renumérotés dans cette section de I à IX). Les trois premiers folios reprennent une première version de la visite de l'empereur (dans cette section, il s'agit du récit A), les six derniers folios reprennent une deuxième version, très semblable mais avec quelques divergences et différences, ainsi que le dialogue entre Guillaume II et Madame Cécile de Hemptinne (dans cette section, il s'agit du récit B).

Remarque préalable : les textes dactylographiés ont été transcrits en respectant le plus possible leur graphie originale.
 

[Début du folio I].
 

(Visite de l'empereur Guillaume à Maredret)

La journée du 23 juin à Maredret
1916

A 9 h. 1/2 du Matin, une auto s'arrête à la porte du Monastère, 2 officiers en descendent, l'un des deux est le gouverneur militaire de Namur, S. Ex. le Bon von Hirschberg, il est déjà venu ici, mais la soeur tourière ne le reconnait pas.

Il demande une notice historique sur l'Abbaye, la soeur répond qu'il n'en existe pas, l'abbaye n'étant pas ancienne. Pour suppléer à la notice l'officier interroge :
- Depuis quand le monastère est-il fondé ?
- Depuis 23 ans.
- Qui l'a fondé ?
- Madame l'Abbesse.
- de Hemptinne ?
- Oui.
Puis s'adressant à la soeur l'officier continue : Vous êtes anglaise ?
- Oui.
- Depuis combien d'années êtes vous ici ?
- Depuis 20 ans.
- Vous connaissez l'Abbé Columba ?
- Oui.
- Il est anglais aussi ?
- Non il est belge. - les deux officiers échangent quelques paroles, la soeur reprend : il est naturalisé belge. Le plus jeune officier veut poursuivre l'enquête en anglais, mais Sr Winefride déclare qu'elle comprend très bien le français.
- Le Gal reprend : Où est Madame l'Abbesse maintenant ?
- A l'église.
- Sera-t-elle ici cette après-midi ?
- Oui, elle est toujours ici.
- Est ce qu'elle ne s'absente jamais ?
- Oh, non jamais.
- C'est qu'un général viendra la voir cet après-midi et qu'elle doit être ici.
- Eh, bien elle y sera. - Les officiers se retirent.

Vers 3 heures de l'après-midi, arrivée d'une nouvelle auto, un officier en descend en grande hâte, demandant à voir Madame l'Abbesse immédiatement. Introduit au parloir, il dit à Madame avec un accent germanique très prononcé
- L'empereur va venir.
- Qui ?
- L'empereur d'Allemagne.
- Je ne le connais pas, répond Madame d'un air étonné.
- Il désire vous voir et sera ici dans 20 minutes.
 

[Début du folio II].

Visite de l'empereur Guillaume à Maredret (suite)

- N'est ce pas le Rme P. Abbé qu'il désire voir ? - L'officier ne comprenant pas Madame répète la phrase en Allemand :
- Ist es nicht der H. Vater Abt von Maredsous den der Kaiser zu sehen wünscht ?
- Nein.
- Der Kaiser ist jetzl in Maredsous und in 20 minuten wird er hier hinkommen.
- Ist er Allein ?
- Nein mit dem Bon v. Hirschberg und vielen anderen.
- Ich kenne ihn garnicht.
Sur quoi l'officier s'incline et part précipitamment.

- Le Rme Père Abbé étant ici pour les confessions, Madame lui fait part immédiatement de ce qui se passe.
- C'est parfait, dit-il, je suis ici, le P. Prieur recevra. Ils conviennent alors ensemble de réduire la réception à la plus simple expression. Madame ira seule au parloir, où l'empereur sera reçu... comme tout le monde, à la grille. Néanmoins, Madame fait venir Mère Prieure dans sa chambre abbatiale "pour y prier" et afin de l'avoir à sa portée en cas de nécessité.

A 3 h. 1/4 les 6 autos qui amènent l'empereur et sa suite, arrivent dans la cour d'honneur.

L'empereur ne descend pas à la porte du monastère, mais à l'église, où le Rme P. Abbé rentrait précisément, de son côté, avec l'intention de s'esquiver.

L'empereur et le Père Abbé se trouvent donc fortuitement en présence l'un de l'autre, au fond de l'église.

Le Bon v. Hirschberg, voyant un moine, lui dit : "L'empereur d'Allemagne".

Le kaiser tend la main, sans se douter qu'il a devant lui l'Abbé de Maredsous, qu'il croit absent.

Le P. Abbé prend la main qu'on lui tend, et à l'empereur qui lui manifeste son désir de voir Madame l'Abbesse, il se contente d'ouvrir la porte qui mène au corridor des parloirs. Sr Winefride, notre tourière, se trouvant là, très à propos, le Père Abbé l'invite d'un geste à montrer le chemin qui mène chez Madame l'Abbesse, sur quoi il referme la porte et rentre dans l'église.

Voilà l'empereur Guillaume et sa suite, composée de 8 officiers, qui se dirige vers le parloir de Madame, précédé de Sr Winefride, qui ignore absolument que c'est l'empereur qui la suit.

Sa Majesté entre au parloir, suivi seulement du gouverneur de Namur, le Bon v. Hirschberg et de son Ier aide de camp, le Bon v. Kélius. Les autres officiers demeurent dans le corridor à la porte du parloir.
 

[Début du folio III].

Visite de l'empereur Guillaume à Maredret (suite)

A l'entrée de Madame l'Abbesse, l'Empereur s'incline profondément, Madame rend le salut. On s'assied ; l'empereur est seul près de la grille, les deux officiers se tiennent debout au fond de l'appartement, pendant toute la durée de l'entretien.

L'empereur qui semble se posséder parfaitement, parle à voix basse, sur un ton assez monotone, qu'il garde pendant toute cette conversation. Les deux officiers n'ont pas dû comprendre ce qui s'est dit ; l'entretien a duré une bonne 1/2 heure.

Durant tout ce temps, l'empereur regarde Madame dans le blanc des yeux ; Madame, de son côté, le regarde bien en face et remarque l'impassibilité de son visage qui, à aucun moment, ne trahit ses impressions.

[Le récit détaillé de l'entretien copié de la main de Madame l'Abbesse Cécile de Hemptinne, se trouve également aux Archives de l'Archevêché de Malines].
 

[Début du folio IV].
 

+

FIERE REPONSE D'UNE RELIGIEUSE BELGE.

ENTREVUE DE MADAME L'ABBESSE

CECILE DE HEMPTINNE

AVEC

GUILLAUME II

23 Juin 1916
 

Vers trois heures arrive une auto, un officier allemand en descend en grande hâte, demandant à voir Madame l'Abbesse immédiatement. Introduit au parloir, il déclare à Madame que l'Empereur est à Maredsous et compte venir à Sainte Scholastique dans une vingtaine de minutes.
- Il désire vous voir, dit l'officier.
- Je ne connais pas l'Empereur, objecte Madame, ce ne peut être moi qu'il demande.
- Oui, l'empereur d'Allemagne a dit qu'il voulait vous voir.
- Ne serait-ce pas plutôt le Père Abbé qu'il désire ? je ne le connais absolument pas.
- Non, c'est vous et il sera ici dans 20 minutes, il est pour le moment à Maredsous avec le Baron Hirchberg et une suite nombreuse. - Son message transmis, l'officier part avec précipitation, comme il est arrivé.
- Le Révérendissime Abbé étant ici pour les Confessions, Madame lui annonce immédiatement ce qui se passe : Savez-vous qui est à l'Abbaye ? - L'Empereur ! C'est parfait, dit le Révérendissime, je suis ici, le Père Prieur est absent, le Père Sous Prieur est seul.... (Contrairement à ce que pensait le Père Abbé, le Père Prieur était au monastère et c'est lui qui a reçu l'empereur.) Madame, d'accord avec le Père Abbé, décide d'aller seule au parloir, mais elle fait venir Mère Prieure à l'Abbatiale "pour prier" afin de l'avoir à sa portée en cas de besoin.

3 H un quart. - Les 6 autos qui amènent l'empereur et sa suite arrivent dans la Cour d'honneur. L'empereur monte, conduit par la Soeur tourière, deux officiers l'accompagnent seuls au parloir : le Général von Hirschberg, gouverneur de Namur et le premier aide de camp de sa Majesté. Huit autres officiers attendent dans le corridor, à la porte du parloir.

A l'entrée de Madame l'Abbesse, l'empereur s'incline profondément, Madame rend le salut. On s'assied. L'empereur est seul près de la grille, les deux officiers se tiennent debout au fond de l'appartement pendant toute la durée de l'entretien. - L'empereur qui semble se posséder parfaitement, parle à voix basse, sur un ton assez monotone pendant
 

[Début du folio V].

toute cette conversation qui n'a pu être entendue par les deux officiers. Pendant toute sa durée, trois quart d'heure environ, il regarde Madame dans le blanc des yeux, Madame de son côté le regarde bien en face et remarque l'impassibilité de son visage, qui ne trahit à aucun moment son impression.

L'empereur prend la parole : - J'ai été voir votre église.... elle est belle... le monastère n'existe pas depuis longtemps ?
- Non, Sire, la fondation est récente, elle date de 20 ans à peine, le monastère n'est pas encore terminé, la pierre est dure, sa taille demande du temps.
K- Elle ressemble, comme aspect aux châteaux d'Ecosse, ainsi le château de ma grand-mère, Balmoral, est construit avec des pierres de ce genre.
- En effet, j'ai remarqué en Angleterre plusieurs édifices, d'anciennes ruines de ce genre.
K- Et le site !... (l'empereur fait un geste d'admiration.) J'aime beaucoup les Abbayes de Saint Benoît.
- Vous aimez notre Bienheureux Père ?
K- Oui.
- Je l'ai déjà prié souvent pour votre Majesté, elle porte sa médaille ?
K- Oui, elle m'a été donnée par l'Abbé Wolter, que j'ai connu. J'ai également des lettres de votre frère le Primat.
- (Madame l'Abbesse ne désirant pas rester sur le terrain de sa famille, reprend immédiatement) : et votre Majesté connaît le Primat actuel ?
K- Oui, Stotzingen. - Je suis en rapports continuels avec lui, j'ai précisément reçu une lettre ces jours-ci. Je pensais aller le voir en Italie, mais cela n'a pas été possible.
- Il est à Einsiedeln.
K- Je ne connais pas Einsiedeln, on dit que c'est une très belle Abbaye. (puis sans transition, l'empereur continue) :
K- Vous n'avez pas trop souffert de la guerre ?
- Pas trop, nous avons eu cependant une bombe qui a pas mal endommagé la toiture.
K- Je déplore tout cela, ce n'était pas nécessaire.... Onkel Léopold n'aurait pas fait cela. Il se serait arrangé avec moi ; il m'aurait laissé passer et nous n'aurions rien fait. Le Roi aurait dû faire ainsi.
- Le Roi a fait son devoir.
K- Le Luxembourg nous a bien laissé passer.
- Mais le Luxembourg n'a pas d'armée, il ne devait donc pas se défendre, tandis que nous le devions pour ne pas manquer à nos engagements.
K- Vous n'en aviez plus.
- Pardon, Sire, nous devions maintenir notre neutralité.
K- Vous n'étiez plus neutre, car vous aviez fait accord avec l'Angleterre. Votre Roi m'a trahi comme les autres et si je l'avais su je ne serais pas allé lui faire visite à Bruxelles.
- Notre Roi a fait son devoir et n'aurait pas pu agir autrement qu'il ne l'a fait. Indépendamment du devoir de loyauté, il y avait encore la raison que l'Angleterre et la France nous eussent
 

[Début du folio VI].

certainement attaqué.
K- On a trouvé une pièce à Bruxelles qui prouve clairement l'accord avec l'Angleterre.
- Oui, dans l'hypothèse : SI l'Allemagne nous avait attaqué, mais cette hypothèse était la même dans le cas où l'Angleterre nous eût attaqué, c'est-à-dire qu'alors nous eussions compté sur l'Allemagne pour défendre notre neutralité.
K- Non, il s'agissait d'un véritable accord avec l'Angleterre contre l'Allemagne. D'ailleurs la flotte anglaise était déjà devant les côtes belges et les Anglais étaient décidés à traverser la Belgique pour venir nous attaquer.
- Enfin on pourra certainement mettre cela au point après la guerre.
K- Et ce qui m'a beaucoup intéressé, c'est de constater que tous les diplomates belges : à Berlin, à Petersbourg et ailleurs prévoyaient déjà en 1906 (?) la guerre générale contre l'Allemagne.
- Ce n'est pas étonnant, car c'est un phénomène qui se reproduit périodiquement dans l'histoire : quand un empire devient trop grand, trop puissant, une guerre éclate.
K- Ce n'était pas nécessaire, nous étions tranquillement chez nous.
- Mais, Sire, ce n'est pas tout de même nous, belges, qui aurions jamais eu l'idée de commencer la guerre.... qu'aurions-nous prétendu faire avec une armée de 200.000 hommes pour attaquer l'Allemagne ? D'ailleurs nous n'avons jamais fait preuve de défiance vis à vis de l'Allemagne, la preuve c'est que la Belgique était remplie d'Allemands. La France n'y pensait pas non plus, nous avons eu la preuve qu'elle n'était pas prête.
K- Non.
- Alors qui a commencé ?
K- C'est la Russie. Les Russes sont venus avec 10.000.000 d'hommes, ils ont passé nos frontières pendant que nous mobilisions encore. Nous en avons tué beaucoup.
- Mais il y en a encore tout de même plusieurs millions.
K- Non cela diminue....
- Mais je croyais, Sire, que le Tzar était un grand ami avec votre Majesté ?
K- Oh ! oui, nous avons toujours été ensemble. Nicolas est mon cousin, il a encore joué sur mes genoux.
- Il est beaucoup plus jeune ?
K- Oui... c'est l'Angleterre qui l'a entraîné.
- Et le Roi d'Angleterre n'est-il pas également le cousin de votre Majesté ?
K- Oui, certainement, il est le fils d'Edouard VII, mon ennemi juré. (Ces derniers mots étaient dits d'un ton convaincu), c'est très pénible... tous se sont tournés contre moi, l'Italie aussi. Ils ont fait cela propter invidiam. (Ces deux mots étaient dits avec véhémence, c'est la seule fois que l'empereur élève le ton de sa voix pendant cet entretien.)
- Je croyais que l'Italie n'avait pas déclaré la guerre à l'Allemagne ?
K- Officiellement, non, mais officieusement elle est contre nous. (d'un air pensif.) Je ne sais pas quand tout cela finira.
- Sire, je crois que personne ne le sait... Il n'y a que le bon Dieu qui le sache. Quand il aura atteint son but, il fera cesser la guerre... et je pense toujours que ce sera au moment où l'on ne s'y attendra pas. Au fond les empereurs et les rois croient que c'est eux qui font la guerre, mais en réalité c'est le bon Dieu qui gouverne tout. Les empereurs et les rois ne sont
 

[Début du folio VII].

que des pantins entre ses mains. L'homme s'agite et Dieu le mène... Nous prions beaucoup.
K- Moi aussi je prie tous les jours, et Dieu nous a déjà beaucoup aidés, car c'est incroyable que nous ayons pu tenir contre tous ces peuples.
- Ce que nous devons désirer surtout, c'est que la gloire de Dieu sorte de ces évènements. Lui il atteint toujours sa fin, mais heureux ceux qui accomplissent volontiers les desseins de Dieu, ils seront récompensés ; les autres le sont malgré eux et ils seront punis. La vie est courte, mais l'enfer sera long et il n'y fera pas bon.
K- Et quand il s'agira de la paix... je ne sais vraiment pas qui l'on pourra interposer...
- Sire, j'espère que le Pape aura beaucoup à dire.
K- Oui, j'aime mieux parler avec lui qu'avec un Président de République.
- On dit que le Pape est un excellent diplomate.
K- Oui.
- Et puis surtout il est le Vicaire du Christ, le représentant de Dieu sur la terre, à ce titre il a une autorité toute spéciale pour juger les questions... (moment de silence) quel dommage que toutes les nations ne soient pas représentées auprès de Sa Sainteté... (signe affirmatif) On commence à le comprendre, je crois, il y a déjà un mouvement vers Rome. - Et la question Romaine ? J'espère qu'elle est réglée ?
K- Oui, car la situation du Pape est impossible.
- Non, il n'est pas libre.
K- Je suis en relation avec lui depuis le début de la guerre, mais c'est difficile.
- Il paraît que sa correspondance même n'est pas inviolée.
K- (Signe d'ignorance.) L'empereur reprend : Savez-vous une des grandes causes de la guerre ?
- Non.
K- Les francs-maçons.
- Je suis tout à fait de l'avis de votre Majesté, ce sont moins les hommes que le diable qui est le grand agent.
K- Les loges s'occupent beaucoup de la politique. (L'empereur fait une grimace de désapprobation.)
- Je croyais que c'était défendu ?
K- Nos Loges allemandes se sont séparées des loges italiennes et anglaises.
- Mais, n'est-ce pas qu'il leur est défendu de s'occuper de politique ?
K- Je n'ai jamais vu leurs statuts... je n'en fais pas partie.
- Oh ! je pense bien.
K- Les francs-maçons et les socialistes, c'est mauvais cela ! (nouvelle grimace sur ces derniers mots.) Et puis, les avocats !
- Les avocats ;
K- Oui, presque tous les avocats sont des Juifs. O les juifs ! Je les ai vus de près là-bas sur les frontières russes.... Ils sont dégoûtants... suivaient deux ou trois autres qualificatifs oubliés)
- C'est une race maudite, parce qu'ils ont crucifié Notre-Seigneur mais enfin nous ne devons pas désespérer de leur salut. Est-ce qu'ils n'ont plus aucune religion ?
K- Non, je crois que leur seule religion c'est l'or.
- Sous ce rapport, je crois que la guerre fera du bien, le luxe
 

[Début du folio VIII]

et l'amour du plaisir étaient excessifs, peut-être seront-ils diminués ?
K- Peut-être... Enfin, tout cela est horriblement triste !... toutes ces souffrances, les veuves, les orphelins, ces mutilés... Ainsi, voyez un peu, depuis le début de la guerre, on compte, (alors l'empereur fait en détail, l'évaluation des pertes de chaque pays), un total de 12.000.000 d'hommes hors de combat !
- L'Allemagne est-elle comprise dans ce chiffre ?
K- Non, non, chez nous... (l'empereur réfléchit), nous avons environ 2.000.000.
- Un peu plus je pense... (dit Madame l'Abbesse à mi-voix). Puis d'un ton plus élevé : Mais, Sire, ne croyez-vous pas que bon nombre de ces âmes seront sauvées ?
K- Oh ! oui, car mourir pour la patrie est une belle chose.
- C'est sûr la patrie est une chose sacrée.
K- On aime sa patrie.
- C'est évident et chacun prie et désire avant tout le triomphe de sa patrie. - Mais cela n'empêche pas de prier pour tous les peuples, parce que tous les peuples sont les peuples du bon Dieu.
K- Est-ce que vous priez aussi pour les païens ?
- Oui, Sire, certainement, je n'exclus personne de mes prières, car le ciel est ouvert à tous ceux qui veulent remplir les conditions voulues par Dieu pour y entrer.
- (La conversation tombait et l'empereur ne se levant pas encore, Madame l'Abbesse lui dit :) J'ai vu l'autel que votre Majesté a donné à Maria-Laach.
K- (L'empereur sourit, la seule fois de tout l'entretien) C'est joli n'est-ce-pas ? Et ils ont tout éclairé maintenant à l'électricité.
- J'ai passé par Maria-Laach presqu'aussitôt après la visite de votre Majesté de sorte que j'ai vu le grand éclairage.
K- Nous avons tout visité avec l'impératrice et pu entrer dans l'intérieur du monastère.
- (Madame l'Abbesse qui craignait beaucoup une visite de l'empereur dans l'intérieur de la clôture, feignit une grande surprise :) Oui, fit-elle, c'est un privilège tout à fait exceptionnel.
K- N'est-ce-pas ! (dit l'empereur avec un air de satisfaction.)
K- Et près de Maria-Laach il y a une autre Abbaye ?
- Eibingen ?
K- Oui, Eibingen... On a fait là pour moi le Labanum que j'ai offert au Pape, d'après les études de ..... ?
- C'était une belle idée d'offrir cela pour le Centenaire....
K- Pour le Centenaire de la paix de Constantin. C'était très bien brodé. Elles font là tous les..... manteaux de choeur, c'est très beau.
- Votre Majesté est très admiratrice des beaux-arts ?
K- Oui, je les aime beaucoup.
- A-t-elle vu les mosaïques de Maria-Laach ?
K- Oui, on m'a porté tous les dessins à Berlin.

Alors l'empereur se lève, s'incline pour prendre congé puis, faisant un pas en arrière il se retourne vers son aide de camp : Je vous présente mon premier aide de camp le Baron von Kélius un
 

[Début du folio IX].

catholique badois, compositeur de plain-chant.
- Monsieur le Baron ne sera pas dépaysé dans un monastère bénédictin où le plain-chant est en honneur.
Puis l'empereur montrant du doigt son aide de camp dit en insistant :
K- C'est un catholique, lui - puis se frappant la poitrine de la main : Moi, je suis un païen.
A ce moment Madame l'Abbesse se sentit tout émue en pensant à la question posée précédemment par l'empereur : "Priez-vous aussi pour les païens ?" et elle lui dit :
- Eh ! bien, Sire, je prierai tout de même pour vous, afin que vous.... elle n'acheva pas sa phrase, parce que d'un mouvement assez rapide l'empereur était sorti, après avoir salué. La phrase fut achevée sous forme de prière, murmurée dans le secret du coeur : "pour que vous vous convertissiez..."
Madame l'Abbesse se sentait animée d'une profonde pitié pour ce "grand empereur" qui lui apparaissait... comme si petit, quelqu'étonnant que cela puisse paraître. Ces décorations étalées sur sa poitrine, qu'étaient-elles ? "Quid hoc ad aeternitatem" et elle songeait à l'anneau qui la lie au Christ et lui confère une bien autre dignité.....